Bibliocon 2026 – Rapport d’étonnement
Le congrès BiblioCon 2026 s’est déroulé au Estrel Congress Center de Berlin et a rassemblé 4.508 congressistes, dont 450 venant de l’étranger issus de 40 pays différents. C’est certainement l’évènement majeur en Europe pour les professions de l’infodoc, surtout depuis la disparition du salon Online de Londres.
A travers un programme dense de conférences, ateliers et laboratoires pratiques, il a permis d’explorer les voies suivies par des professions en pleine recomposition, voyant s’articuler mutation technologique, redéfinition des missions et recomposition des compétences.
Le fil rouge du congrès, son motto – « Analog trifft Algorithmus » (L’analogique rencontre l’algorithmique) – a permis de fédérer les interventions autour de ce qui est le défi actuel des professions de l’infodoc : articuler la matérialité historique des métiers — les lieux, les collections physiques, les techniques et méthodes documentaires, le contact humain, la notion de service — avec les bouleversements introduits par les nouvelles technologies, au premier rang desquelles se placent bien évidemment les IAs.
L’éthique au coeur de l’IA : Du bouleversement technologique à la gouvernance métier
L’importance de l’IA (KI en allemand pour « Künstliche Intelligenz » Intelligence Artificielle) s’est manifestée dans de nombreuses sessions très opérationnelles. La tendance majeure de 2026 n'est plus à la simple fascination technologique, mais à la structuration de la gouvernance et à la responsabilité sociétale. Quelques exemples pour étayer ce propos.
L’atelier « Vom Tool zur Methode: KI-Chatbots als Werkzeug der Nutzerinnenforschung in wissenschaftlichen Bibliotheken » (De l'outil à la méthode : les chatbots d'IA comme outil de recherche auprès des utilisateurs dans les bibliothèques universitaires) a montré que ces outils ne sont plus expérimentaux mais intégrés aux démarches d’analyse des usages.
La conférence « Building a Sovereign, AI-assisted Dashboard for Data-driven Decisions » (Création d'un tableau de bord souverain, assisté par l'IA, pour des décisions fondées sur les
données) a souligné l’usage de tableaux de bord enrichis par l’IA pour piloter les services. Ces approches illustrent une évolution vers une gestion pilotée par la donnée.
Simon Herrmann et Christoph Wohlstein dans la conférence « Innovation und Verantwortung » (Innovation et responsabilité) ont mis en lumière la mise en oeuvre concrète de la KI-Compliance (Conformité IA) au sein de la Bibliothèque nationale allemande (DNB - Deutsche National Bibliothek). L'enjeu est d'auditer les biais des algorithmes et de garantir une parfaite transparence.
La vigilance est donc une obligation, qui interroge sur les responsabilités des bibliothèques dans un environnement numérique.
La question juridique a été au centre de la session d'Arden Zimmermann, qui a exposé comment traduire les contraintes du droit d'auteur dans l'architecture même des modèles de langage « Translation of Copyright Constraints into Model Architecture along Derived Text Formats » (Traduction des contraintes de droits d'auteur en architecture de modèle selon les formats de texte dérivés).
La lutte contre la désinformation prend une place centrale dans ce nouveau positionnement des professionnels. Les bibliothèques se positionnent en bastions de la vérité factuelle. Dans sa conférence « Verlässliche Fakten im Zeitalter der KI » (Des faits fiables à l'ère de l'IA), Barbara Katharina Fischer a rappelé l'importance, pour les institutions que sont les bibliothèques, d'agir comme des tiers de confiance.
Les bibliothèques comme espaces sociaux, éducatifs, démocratiques et éthiques
Le rôle sociétal des bibliothèques s’exprime fortement dans les sessions consacrées aux publics et à la médiation. Le cycle « Bibliotheken für und mit Kindern und Jugendlichen – (Bibliothèques pour et avec les jeunes) a traité de sujets tels que les « espaces sûrs » ou la conception des lieux « du point de vue des enfants ».
« Dark Romance und Jugendschutz – Herausforderungen für öffentliche Bibliotheken » (Romance sombre et protection de la jeunesse – Défis pour les bibliothèques publiques) a illustré les enjeux contemporains liés aux contenus et à la régulation.
La session de table ronde internationale animée par Frank Scholze, intitulée « Under Attack, from Ukraine to Elsewhere: Libraries, Science & Democracy » (Sous le feu des attaques, de l'Ukraine à autre part : bibliothèques, science et démocratie) a mis en lumière le rôle critique des réseaux documentaires pour préserver la liberté académique et le patrimoine scientifique face aux conflits et aux attaques idéologiques.
Les pratiques évoluent vers une plus grande justice sociale. La table ronde autour d'Emily Löffler, dédiée à la présentation du nouveau guide d'action pour les établissements « Ein Leitfaden für Bibliotheken: Umgang mit Materialien aus kolonialen Kontexten » (Guide à l’intention des bibliothèques : gérer les documents issus de contextes coloniaux) a posé les bases d'une révision éthique de la description des collections et des provenances historiques issus du patrimoine colonial.
Les mutations des espaces et des services sont apparus dans plusieurs ateliers très concrets. L’exemple du « Makerspace – Medienbildung in der Kooperation von Schule und Bibliothek » (Espace de création – Éducation aux médias dans le cadre de la coopération entre l'école et la bibliothèque) a montré comment les bibliothèques deviennent des lieux d’apprentissage actif et de créativité.
La montée en compétences a été illustrée au cours de l’atelier « Datenkompetenzvermittlung durch OER in Bibliotheken » (L’éducation aux médias par le biais de la recherche opérationnelle dans les bibliothèques). Ainsi le rôle des bibliothèques dans la formation aux compétences numériques a été discuté.
Les questions éthiques et professionnelles ont été explicitement abordées dans l’atelier « Ethik in der Bibliothekspraxis: Welche Kompetenzen brauchen wir? » (L’éthique dans la pratique des bibliothèques : de quelles compétences avons-nous besoin ?). Elles témoignent d’une réflexion structurée sur les valeurs du métier.
L’ensemble de ces contributions confirment que les bibliothèques sont désormais perçues comme des acteurs de la cohésion sociale et de la citoyenneté. Ce sont des infrastructures démocratiques actives.
Open science et infrastructures de la connaissance
La science ouverte (Open Science) a constitué un pilier du programme de Bibliocon 2026. Les professionnels se structurent pour éviter les nouveaux monopoles commerciaux sur les données de la recherche. L'accent est mis sur la souveraineté des universités et des centres de recherche à travers des modèles de publication communautaires et ouverts.
Les interventions consacrées au Diamond Open Access – par exemple « Neue Wege für eine alte Tradition… Publikationsservices im Diamond Open Access » (De nouvelles voies pour une vieille tradition… Les services de publication en accès ouvert Diamant) ont montré la volonté de construire des modèles éditoriaux alternatifs, pilotés par les institutions.
De même, des projets internationaux comme SCOAP3 sont analysés sous l’angle de la coopération scientifique globale. Ces éléments confirment que les bibliothèques deviennent des acteurs clés de l’écosystème de la recherche, bien au-delà de la simple diffusion documentaire.
Quelques interventions ont également porté sur des retours d’expérience, comme « Empfehlungen zur Professionalisierung der Open-Access-Repositorien-Infrastruktur in Deutschland » (Recommandations pour professionnaliser les infrastructures de dépôts en open access en Allemagne).
Le pôle d'innovation SeDOA a animé un atelier pratique dédié aux nanopublications, une méthode révolutionnaire pour fragmenter, citer et interconnecter les micro-découvertes scientifiques dans l'écosystème du web de données.
La logique d’accompagnement des chercheurs est également visible dans des outils comme MaRDMO, présenté comme un service « pour rendre les données de recherche accessibles et réutilisables ».
Les bibliothécaires s'affirment dans leur rôle structurant, indispensables pour accompagner la rédaction des plans de gestion de données et veiller à l'application rigoureuse des principes FAIR (Facile à trouver, Accessible, Interopérable, Réutilisable).
Modernisation des infrastructures techniques et agilité managériale
Pour soutenir ces ambitions sociétales et scientifiques, les outils techniques et les structures organisationnelles subissent une refonte majeure, privilégiant l'ouverture et la flexibilité.
Le système de gestion de bibliothèque open-source FOLIO a été à l’origine de plusieurs présentations, notamment à travers les retours d'expérience des réseaux VZG, BSZ et Hebis. La transition logicielle n'est plus seulement technique, elle est humaine. L'atelier pratique « Change mit Herz: Software-Migration in Bibliotheken gemeinsam gestalten » (Le changement avec le coeur : co-concevoir la migration logicielle en bibliothèque), animé par Martina Schildt, Anja Kakau et Jana Freytag, a démontré l'importance des approches managériales bienveillantes et participatives lors des bascules informatiques.
Les sessions techniques ont rapporté des réalisations dans l’interopérabilité des systèmes et exploré les connexions applicatives. Par exemple « It's a match! FOLIO & ZFLS » (Ils font la paire ! FOLIO & ZLS) a porté sur l'harmonisation des architectures de prêt interbibliothèques.
Concernant l’aspect managérial, les démarches centrées usagers ont été illustrées par des recherches comme « Nutzerzentrierung in der Praxis: Workshops, Umfragen und iterative Entwicklung der Suche » (L’approche centrée sur l’utilisateur en pratique : ateliers, enquêtes et développement itératif de la recherche).
Des sessions ont illustré l’importance accordée à l’accompagnement des équipes dans le changement : « Bibliotheksentwicklung und Strategieprozesse für Beginner*innen » (Processus de développement et de stratégie des bibliothèques pour débutant.e.s).
Réflexions conclusives
A travers la diversité des interventions qui ont tracé des perspectives d’une grande richesse, BiblioCon 2026 a façonné le portrait de professions qui ont su dépasser les crises identitaires liées à la numérisation pour réaffirmer leur valeur ajoutée.
Les bibliothèques se redéfinissent comme des infrastructures hybrides, à la fois technologiques, scientifiques et sociales, capables de répondre à des enjeux complexes. Les professionnels doivent désormais conjuguer expertise technique, capacité d’innovation, sens du service et engagement sociétal.
Comme l'a résumé le fil conducteur du congrès, l'avenir ne réside pas dans le remplacement de l'humain par la machine, mais dans l'intersection harmonieuse des deux mondes. Les professionnels de l'information ne sont plus seulement des intermédiaires d'accès, mais des architectes de flux de données éthiques, des régulateurs de l'IA et les gardiens d'espaces démocratiques ouverts à tous.
Cette reconfiguration systémique des métiers ne se fait pas sans obstacle. A titre de mise en garde, le congrès s’est clôturé par la projection du film « The Librarians » (2025) de Kim A. Snyder, qui retrace la lutte de bibliothécaires américaines et américains contre les vagues très récentes de censure et de bannissement de livres dans leur pays. Cette lutte contemporaine rappelle que l’engagement éthique des professionnels de l’infodoc pour assurer le libre accès à une information et une connaissance fiables et validées, sans discrimination d’aucune sorte, est susceptible d’être remis en cause par les circonstances politiques et géopolitiques. L’obligation de vigilance sous-jacente au congrès tout au long de son déroulement est plus que jamais d’actualité.
Henri Stiller, Président de l’ADBS